Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, et la Russie est trop grande pour céder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après une grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'à la ville sainte cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de Moskou. Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine encore, eh bien, je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette capitale; elle est considérable, ensemble et conséquemment éclairée; elle entendra ses intérêts, elle comprendra la liberté.» Et il termina en disant: «que d'ailleurs Moskou haïssait Pétersbourg: qu'il profiterait de cette rivalité: que les résultats d'une telle jalousie étaient incalculables.»
Ainsi l'empereur, que la conversation et le dîner avaient échauffé, découvrait son espoir. Daru lui répondit: «que la guerre était un jeu qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'étaient moins les hommes que la nature qu'il fallait vaincre; que déjà, soit désertion, maladie ou famine, l'armée était diminuée d'un tiers.
Si les vivres manquaient à Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les officiers qu'il envoie pour en requérir, ne reparaissent plus, ou reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on parvient à réunir, est aussitôt dévoré par la garde: on entend les autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une classe privilégiée. Ambulances, fourgons, troupeaux de bœufs, rien n'a pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de vivres, de places, de médicamens.»
«Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant plus, qu'à dater de Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des habitans. D'après ses ordres secrets, ils ont été sondés, mais inutilement. Comment les soulever pour une liberté dont ils ne comprennent pas même le nom? par où avoir prise sur ces peuples presque sauvages, sans propriétés, sans besoins? Qu'avait-on à leur arracher? Avec quoi les séduire? Leur seul bien était la vie, qu'ils emportaient dans des espaces presque infinis.»
Berthier ajouta: «que si nous marchions plus avant, les Russes auraient pour eux nos flancs trop alongés; la famine, et sur-tout leur puissant hiver; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur mettrait l'hiver de son côté, et se rendrait maître de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indéterminée.»
Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empereur les écoutait doucement; plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie, qu'au reste il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans son intimité.
L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des généraux de son armée; mais ses questions leur indiquèrent leurs réponses; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs de bataille.
D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement: taisant leur crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion que le succès leur reprocherait peut-être un jour.
La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs, que quand même ils s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui, que raison contre lui.
Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles, un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là, pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef. L'empereur croyait à cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues: dans ces occasions où sa présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes réunions, exaltait les esprits; où, tout enfin, jusqu'à l'ordre secret des chefs, commandait l'enthousiasme.