Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'armée, les soldats se plaignaient de son absence. «Ils ne le voyaient plus qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire vivre. Tous étaient là pour lui, et lui ne semblait plus y être pour eux.»

Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des subsistances dans ces déserts, cette nécessité tenait Napoléon loin des siens. À peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de lui: le reste était hors de sa portée. Il est vrai que plusieurs imprudences venaient d'être commises; on ignore par quel ordre, au quartier-impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient à d'autres corps. Cette violence, jointe à la jalousie qu'inspirent toujours les corps d'élite, mécontenta l'armée.

Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire pour se dégager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur avait épuré l'armée: ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite, d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.

Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles des périls nouveaux donnent un air de singularité: émotions pleines d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et auxquels il fallait des choses nouvelles.

Alors, l'ambition était sans entraves; tout inspirait la passion de la renommée; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Et comment mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après cette victoire: «Donnez mon nom à vos enfans, je vous le permets; et si parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, et je le nomme mon successeur.»


[CHAPITRE III.]

Cependant la réunion des deux ailes de l'armée russe, vers Smolensk, avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait; elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des revers.

À sa gauche, le 1er août, le duc de Reggio par une marche hardie sur Sébez, jusqu'à la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de Witgenstein. Ce général ennemi, laissé vers Drissa, avait à couvrir la route de Sébez à Pétersbourg. Craignant à la fois Oudinot et Macdonald, il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dünabourg, se réunissent à Sébez. Le 30 juillet, se sentant dépassé à gauche par Oudinot, il accourut, décidé à reprendre, par une victoire, cette branche de sa ligne d'opération.

Sa résolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a duré deux jours; le maréchal français a cédé son avantage dans une position rétrécie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a point attaqué pour en sortir; il s'est retiré, et le Russe, sentant l'ennemi fléchir, en est devenu plus pressant; il a jeté du désordre dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages sont tombés entre les mains de Koulnief.