Witgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. Dans l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à douze mille hommes, pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand. Ceux-ci s'étaient arrêtés; ils se couvraient d'une colline, et voyant le général russe s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.
La-mort, de Koulnief fut, dit-on, héroïque; un boulet lui brisa les deux jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Français s'approcher, il arracha ses décorations, et s'indignant contre lui-même de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta; elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur, tout nouveau, imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible héritage.
La témérité passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des Français; ce succès inattendu les exalte; ils oublient à quelle faute ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes. L'avant-garde française fait ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvre les yeux sur sa témérité que pour se voir en présence de l'armée russe. Alors ramené et rejeté à son tour derrière la Drissa, Oudinot perd tout son avantage; bientôt même Witgenstein, ayant reçu des renforts, le repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa première position d'Osweia. Ce fut alors que Napoléon, mécontent, envoya de ce côté Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta à trente-cinq mille hommes ce corps d'armée.
Presqu'en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu.
Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc, qu'ils avaient entendu le canon des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par Kutusof, avait été ratifiée le 14 juillet.
À cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle ineptie des Turcs à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alliés, qui tous, dans cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail, avaient sans doute osé se réunir contre le dominateur de tous.
Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en voici quelques passages: «L'ennemi, avec une perfidie sans pareille, annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran universel. Il vient, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race de sauterelles. Portons la croix dans nos cœurs, le fer dans nos mains. Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui veut renverser la terre.»
L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Witgenstein, promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.
Napoléon se décide: mais sa décision, sans être téméraire, est grande et hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de Tarente: s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa portée et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de Minsk; sa manœuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenans à tant de ponctualité, de précision et de secret, que dans quatre jours, pendant que l'armée ennemie surprise cherchera vainement un Français devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.
Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations, qui de toutes parts appellent sa présence, le retiennent encore à Vitepsk. Ce n'est que par ses lettres qu'il peut être présent par-tout. Sa tête seule travaille; il se plaît à croire que ses ordres, pressans et répétés, suffiront pour vaincre même la nature.