La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent.
L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve. Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites; c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la nécessité de pourvoir à nos premiers besoins.
L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en désordre.
On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre.
On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant exister au milieu d'un désordre général.
Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient: rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un peuple dégradé.
Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes, peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin, soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage. Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent tout.
Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand, seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.