Le 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoë, ville de bois, qu'un régiment russe voulut défendre: mais il n'arrêta le maréchal Ney que le temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise, on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes, dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'était le corps de Newerowskoï.

Le sol était inégal, mais nu: il convenait à la cavalerie; Murat s'en empara: mais les ponts de Krasnoë étaient rompus; la cavalerie française fut forcée de s'écarter à gauche, et de défiler longuement, dans de mauvais gués, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en présence, la difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne contenance des Russes firent hésiter; on perdit du temps à s'attendre et à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.

Newerowskoï, se voyant découvert, réunit ses colonnes; il en forma un carré plein et si épais, que la cavalerie de Murat y pénétra plusieurs fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.

Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à coups de fusil; puis aussitôt, profitant de notre désordre, ils continuaient leur retraite.

On voyait leurs Cosaques frapper à grands coups de bois de lance ceux de leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'éloignaient de leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient tous leurs mouvemens, pénétraient dans les moindres intervalles, et enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse.

Newerowskoï eut un moment très-critique: sa colonne marchait à la gauche de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-à-coup la longue enceinte d'un champ, formée par un rang de fortes palissades, l'arrêta; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps d'y faire une trouée, et Murat lança contre eux les Wurtembergeois pour leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tête de la colonne russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et comme des gens troublés, mais de si près, que la fumée, les feux, et le fracas de tant de coups épouvantèrent les chevaux wurtembergeois, elles renversèrent pêle-mêle.

Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent enfin; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante. Ce fut alors que nos escadrons y pénétrèrent, mais peu, les chevaux restant comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre.

Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé, où Grouchy avait ordre de le prévenir; mais ce général et sa cavalerie arrivèrent trop tard, soit qu'ils se fussent trop écartes à gauche, ou que le terrain se fût refusé à un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en eût pas assez senti l'importance. Elle était grande, puisque, entre Smolensk et Murat, il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie coupée de sa capitale. Mais cette division russe réussit enfin à gagner un terrain boisé, où ses flancs furent couverts.

Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre; elle eut plus de mérite, n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu: le courage éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont émoussé la sensibilité.

Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête: de vaines acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans notre position, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire complète.