Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur, en firent hommage à cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait mieux ménager la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon. On trouva que ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes.
Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses vœux. L'empereur lui dit: «Tout se prépare pour une bataille; je la gagnerai, et nous verrons Moskou.» Le prince garda le silence; mais en sortant il répondit aux questions du maréchal Mortier, «Moskou nous perdra!» Ainsi, l'on commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on s'épanchait ainsi, car on sentait que, la décision prise, tous devaient concourir à son exécution; que plus la position devenait périlleuse, plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle, serait une trahison: voilà pourquoi nous vîmes ceux dont le silence, ou même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par l'honneur: la foule l'a imputée à flatterie.
Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il laissa derrière lui quelques Cosaques pour brûler les fourrages: les habitations furent respectées.
[CHAPITRE III.]
Pendant que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer leur défense.
On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs, d'autres conseils que ses inspirations.
Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin demandaient une bataille.
Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre, était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.
Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.