Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.
Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie, et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie, avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite, que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.
En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte, mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.
L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville, devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de la citadelle.
Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse. Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus grande.
Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute de leur général, et qu'il fut inutile.
Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand, de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la place.
Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes, enfin toute l'armée russe.
À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria: «Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée: l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.
Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place. Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon: il ne songeait qu'à la victoire.