Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.

Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et se chargea de la défense de la ville.

Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia, pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût s'attendre à des mouvemens gigantesques.

Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point décidé à cette manœuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.

Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust; le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.


[CHAPITRE IV.]

Le 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec Murat, combat en vain.

Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la marche rétrograde de l'ennemi.

Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué, firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et revint.