Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat, prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette résolution.

Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.»

L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien. Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le sujet de leur dissentiment.

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou sortit plusieurs fois de sa bouche.

On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval; là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. «Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on fait violence.

Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin couvert et le nettoya.

Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue et large traînée de sang de blessés et de morts.

Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de persévérer dans son attaque.

La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé, mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite, par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.

Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau. L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.