Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français, surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait d'abandonner.
Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs: elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu'un trop fidèle emblème.
[CHAPITRE V.]
Quand l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna, comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le mérite de la résistance, et les pertes mutuelles.
Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans; compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la première.
Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à ceux de l'ennemi.
Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre lui-même.
En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite, que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son cœur du poids qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux, ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre lui-même.
Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris, s'il était vaincu!