«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui, qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans combat de leur capitale.»
Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées; qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux en étaient réduits.»
Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les autres et lui-même.
D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs: c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston, ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait diminuée d'un tiers.
Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point, où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des vertus acquises.
Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son flanc gauche.
Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce général saisit-il d'abord, d'un coup d'œil, le côté-faible des Russes: il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement, il ne fit que des attaques successives.
Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons, beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du Danube, le rejoignit.
Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps de gagner une bataille.
Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet: «J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point, quoique l'événement ait semblé le démentir.