Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait; car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne répondit à cet avis que par un coup d'œil sévère..

Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains, desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer. Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée?

Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète; il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie, pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?»

Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés, s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.»

Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée.

Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait, s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la faveur qui en compense les avantages.

Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés. L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.»

Murat et Ney le quittèrent le cœur plein de sinistres prèssentimens sur cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action, d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain change d'aspect.


[CHAPITRE VI.]