Ce fut alors que Rapp et Lauriston se présentèrent. Celui-ci venait de Pétersbourg; Napoléon ne fit aucune question à cet officier qui arrivait de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.
Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: «L'armée n'avait fait que cent lieues depuis le Niémen, et déjà tout y était changé. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intérieur de la France, arrivaient effrayés. Ils ne concevaient pas qu'une marche victorieuse et sans combats, laissât derrière elle plus de débris qu'une défaite.
Ils avaient rencontré tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et tout ce qui s'en était détaché; enfin tout ce qui n'était pas excité, ou par la présence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La contenance de chaque troupe, suivant la distance où elle se trouvait de son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude, ou la pitié.
En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille objets rappelaient toujours la France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait séparés; on les voyait ardens et joyeux; mais après l'Oder, en Pologne, où le sol, ses productions, ses habitans, les vêtemens, les mœurs, et tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect étrange; où rien enfin ne retraçait plus à leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils commençaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et déjà une empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.
Par quelle singulière distance fallait-il donc qu'ils fussent séparés de la France, puisqu'ils avaient atteint déjà des contrées inconnues, où tout était pour eux d'une si triste nouveauté! combien de pas avaient-ils faits, que de pas il leur restait à faire! l'idée même du retour était décourageante; et cependant il fallait marcher, toujours marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues eussent été en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.»
En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, même l'eau-de-vie; enfin l'on fut réduit à l'eau, qui souvent manqua à son tour. Il en fut de même pour les alimens, de même pour les autres nécessités de la vie; et dans ce dénuement graduel, le découragement de l'ame suivait l'affaiblissement successif du corps. Troublés par une vague inquiétude, ils marchaient à travers la morne uniformité de ces vastes et silencieuses forêts de noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces grands arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'effrayaient de leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des idées sinistres et bizarres sur la géographie de ces contrées inconnues; et, saisis d'une secrète horreur, ils hésitaient à s'enfoncer plus avant dans de si vastes solitudes.
De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs continuels, aussi dangereux près du pôle que sous l'équateur, et de l'infection de l'air par les corps, putréfiés des hommes et des chevaux qui jonchaient les routes, étaient nées deux affreuses épidémies, la dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombèrent les premiers; ils sont moins nerveux que les Français, moins sobres; ils étaient moins intéressés dans une cause qui leur paraissait étrangère. De vingt-deux mille 14 Bavarois, qui avaient passé l'Oder, onze mille seulement étaient arrivés sur la Düna; et cependant ils n'avaient pas encore combattu. Cette marche militaire coûtait aux Français un quart, aux alliés la moitié de leur armée.
Chaque matin, les régimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais dès les premiers pas, leurs rangs desserrés s'allongeaient en files lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se laissaient dépasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs aigles s'éloigner de plus en plus; ils s'efforçaient encore pour les rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient découragés. Les routes, les lisières des bois en étaient semées; on en vit qui arrachaient des épis de seigle pour en dévorer les grains; puis ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hôpital ou le village le moins éloigné. Beaucoup périrent.
Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de l'armée; un grand nombre de soldats, dégoûtés et rebutés d'une part, de l'autre poussés par un esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent volontairement à leurs drapeaux; et ce ne furent pas les moins déterminés: bientôt leur nombre s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formèrent en bandes et s'établirent dans les châteaux et dans les villages voisins de la route militaire. Ils y vécurent dans l'abondance: il y eut là moins de Français que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de ces petits corps indépendans, composés d'hommes de plusieurs nations, était toujours un Français. Rapp avait vu tous ces désordres; il arrivait, et sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à son chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre: «Je frapperai un grand coup, et tout le monde se ralliera.»
Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles mêmes de Napoléon. En effet, à Wilna, il lui avait déclaré «qu'il ne dépasserait pas la Düna, et que vouloir aller plus loin cette année, ce serait courir infailliblement à sa perte.»