Sébastiani insista comme les autres sur l'état de l'armée. «Il est affreux, repartit l'empereur, je le sais; dès Wilna, il en traînait la moitié, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps à perdre; il faut arracher la paix; elle est à Moskou. D'ailleurs cette armée ne peut plus s'arrêter: avec sa composition, et dans sa désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer à sa tête, mais non s'arrêter, ni reculer. C'est une armée d'attaque et non de défense, une armée d'opération et non de position.» Il parlait ainsi à ceux de son intérieur; mais avec les généraux commandant ses divisions, c'était un autre langage. Devant les premiers, il découvrait les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la nécessité de s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans ses paroles.

En effet, ce jour-là même, dans les rues de Smolensk, au milieu de Davoust et de ses généraux, dont les corps avaient le plus souffert dans l'assaut de la veille, il dit «qu'il leur devait dans la prise de Smolensk un succès important; qu'il considérait cette ville comme une bonne tête de cantonnement.

Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici! derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer, recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voilà toute la Pologne conquise et défendue: c'est un résultat suffisant; c'est en deux mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la Lithuanie et refaire une armée invincible; alors, si la paix n'est pas venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir à Moskou.»

Puis il confia au maréchal, que s'il lui ordonnait de dépasser encore Smolensk, c'était seulement pour en éloigner les Russes de quelques journées; mais qu'il lui défendait formellement d'engager une affaire sérieuse. Il est vrai qu'en même temps c'est à Murat et à Ney, aux deux plus téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et qu'à l'insu de Davoust, il vient de mettre ce maréchal prudent et méthodique, sous les ordres de l'impétueux roi de Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter entre deux grandes décisions, et les contradictions de ses paroles passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intérieur, on remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle disposait tout pour faire naître des circonstances qui devaient nécessairement l'entraîner.


[CHAPITRE VII.]

Cependant, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19 à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et obstruait les principaux passages.

Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe de feux, l'œil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk, interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain, s'arrêta entre les deux jusqu'à midi.

Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina, dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.

On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux. Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement aurait dénoncé la retraite.