La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.
Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout. Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le débouché qu'elle s'efforçait de gagner.
Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée, hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position, décida son chef à revenir sur ses pas.
Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages; les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda, soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu, garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire leur retraite.
Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée fit une plus grande perte.
Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.
Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent, les hommes de bonnes mœurs sont inhabiles, et les habiles sans mœurs.
Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent qu'il n'éclaire.
En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés par Junot.
Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina.