C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa responsabilité le troubla.
Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre sur les bataillons ennemis.»
Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et des blessures l'avaient vieilli avant le temps.
Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves, commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur leur dévouement, que sur celui de tous les autres.
Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un œil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié; «C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue, et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles.
Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand, l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où Davoust et lui s'étaient arrêtés.
Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé, s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.
Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon: «Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!» Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.