Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille, que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt, il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas que Murat engageât sans lui une bataille.
À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie avait disparu.
De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté sans mesure; il cria à la trahison.
La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal; plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef. Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.
De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre qu'il va porter.
Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et les Français eux-mêmes.
Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper, Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg, par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà s'approchaient, de Kœnigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le milieu de novembre.
C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle était la distance de Smolensk à Moskou.
Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un ministre de paix et non de guerre.
D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient rendre chaque jour plus nu et plus rude.