Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.
Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour espérer.
LIVRE SEPTIÈME.
[CHAPITRE I.]
L'Empereur était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche.
La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence, quand on est aussi près de l'ennemi.
À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats: ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie aventureuse.
Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays, qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers. Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce qui était indispensable à la première.