Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait changé le pillage individuel en contributions régulières.
Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne; ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ, la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables.
Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre.
En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient plus marcher.
On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés, rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel.
Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens, contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et soixante cartouches.
Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit, était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois livres douze onces.
Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil, il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et soixante coups à tirer.
Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres; mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux, qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée, et dans une guerre plus régulière.
Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens, ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre, dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente hommes.