Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans le vide jusque vers midi.
«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés, puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manœuvrer, et il appelait l'infanterie.
«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.
«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée entière était là, déterminée à y coucher.
«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une scrupuleuse exactitude.
«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y être battus.
«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»
Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter; épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit close.
«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues, jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.
«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui, vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes. Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant, ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles, sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres, plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui l'abandonnait.»