Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi prodiguer.»
Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus jalouse.
L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust, «qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la colonne; ils se la disputaient.
[CHAPITRE III.]
Le 28 août, l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de Viazma; elle marchait en toute hâte, tout à la fois, à travers champs, et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu par-tout: les lettres de Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.
Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté. La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur son passage, il y fit mettre le feu lui-même, devant ce général, et sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât; ordre qui n'était que sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas.
Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée; c'était, depuis Dorogobouje, une longue trainée de chevaux de bât et de kibiks attelés de cordes: ces voitures étaient chargées de butin, de vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient. On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers démontés, portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette foule confondue et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche; mais Barclay semblait craindre de nous décourager: il ne luttait que contre notre avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous rebuter.
Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient Napoléon. À Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement espéré une communication d'Alexandre. À Ribky, vers le 28 août, il paraît la solliciter: une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable du reste, se terminait ainsi: «L'empereur me chargé de vous prier de faire ses complimens à l'empereur Alexandre: dites-lui que les vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altérer l'amitié qu'il lui porte.»
Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque dans Viazma; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière, manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit près des sources, bientôt troublées et taries; l'empereur lui-même dut se contenter d'une bourbe liquide.