Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma; pilla cette ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancèrent précipitamment pour l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable près des débris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit maîtresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le pillage eut bientôt gaspillées.

L'empereur, en traversant la ville; vit ce désordre; il s'irrita violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils étaient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer, un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage: on mit à côté de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens. L'empereur, déjà indifférent demanda ce qu'ils voulaient et le fit mettre en liberté.

Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de Murat. Étonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis il ajoute: «qu'au-delà de la Viazma, derrière un ravin, sur une position avantageuse, l'ennemi s'est montré en force et prêt à combattre; qu'aussitôt, de part et d'autre la cavalerie s'est engagée, et que l'infanterie devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête d'une division de Davoust, et l'a ébranlée pour la porter sur l'ennemi; mais que le maréchal est accouru, criant aux siens d'arrêter: blâmant hautement cette manœuvre, la reprochant durement au roi et défendant à ses généraux de lui obéir: qu'alors Murat en a appelé à son rang, à son grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie déclarer à l'empereur son dégoût pour un commandement si contesté, et qu'il faut opter entre lui ou Davoust.»

À cette nouvelle, Napoléon s'emporte; il s'écrie: «que Davoust oublie toute subordination; qu'il méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a nommé son lieutenant;» et il fait partir Berthier, avec l'ordre de mettre désormais sous le commandement du roi la division Gompans, celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davoust ne se défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manœuvre qui y convenait: ce qui est fort possible.

Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. Renfermé avec Belliard et comme caché dans sa tente, à mesure que les expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. «On l'avait méconnu, outragé publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que lui faisaient la colère de l'empereur et sa décision! c'était à lui-même à venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son épée seule qui l'a fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle!» et déjà il saisissait ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrêta, en lui opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer l'ennemi par un fâcheux éclat.

Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à dévorer son affront; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, Davoust, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général.

Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pouvait tirer. Les nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le gouvernement ennemi, s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général de retraite, adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires de Vitepsk ou de Smolensk. Étonné, il s'écria: «Eh quoi! des Te Deum! ils osent donc mentir à Dieu comme aux hommes!»

Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le même étonnement. «Quand nos villes brûlent, disaient-elles, nous n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par terre, on ment en paroles et par écrit, on ment au ciel et à la terre, on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant, mais il y a de la crédulité à nous croire si crédules.»

Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des gouvernans, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres.

Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'à Gjatz, en échangeant avec eux quelques boulets; échange qui se faisait presque toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut-être inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent.