Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna comme il arrive souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos, que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaques, à des barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation, semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler sur-tout les villes.
[CHAPITRE IV.]
Le 1er septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà livrés aux flammes.
Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait sauvé le reste.
On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce maréchal le questionna.
Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu. «Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin! et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à l'honneur du sacrifice.
Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre, l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un grand choc indispensable.
Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le défendre, enfin pour y vaincre ou mourir.
Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle: ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe. Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux.