Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette; par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre, point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.

L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes, dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables. Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français, et, pendant la nuit du 1er au 2 août, toutes les nouvelles des avant-postes les confirmèrent.

Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi si agressif.

Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens; il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou abandonné.

Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus souvent, on sauve les nations malgré elles.

Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.


[CHAPITRE V.]

Enfin l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut! accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer davantage.

Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de combattre.»