Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente: mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers.
D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renommée, même sur leur curiosité; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a été, y recevoir les récompenses promises, la piller peut-être, et sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais quelque chose de plus ferme: une foi entière dans son étoile, dans son génie, la conscience de leur supériorité et cette fière assurance de vainqueurs devant des vaincus.
Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave, franche; comme elle convenait à de telles circonstances, à des hommes qui n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant de souffrances, on n'avait plus la prétention d'exalter.
Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au véritable intérêt de chacun, ce qui est une même chose: il termine par la gloire, seule passion à laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, dernier des nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours victorieux, éclairés par une civilisation avancée et par une longue expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue admirable; elle était digne du chef et de l'armée: elle fit honneur à tous deux.
«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moskou.»
[CHAPITRE VIII.]
Au milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens, héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux profanations des Français sacriléges.
Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée, réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur indignation.
Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes, aux intempéries des saisons.»