Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des idées.

Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle, pour la mettre à leur brute et courte portée.

Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.

Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire, point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat, que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant, les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes, persuadés que les véritables forces sont dans le cœur, et que c'est là l'armée céleste.

Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance. Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres; aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au milieu d'un grand danger.

Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout: mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.

La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres, l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain matin, et en cas qu'il y eût bataille.

Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés, soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin, craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres. Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.

Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares, où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof, et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il croit à la victoire?—Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!» Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes; j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou; les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu'avant la bataille.»

Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie. Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement, mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.