Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente, l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui le dévore.

Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»


[CHAPITRE IX.]

Il était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut. L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence.

L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre, mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.

On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et que le 106e aurait été entièrement détruit si le 92e régiment, accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et ramené les débris.

C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.

Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes, jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement sur la première redoute ennemie.

La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls. L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté, s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.