Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint: c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.»
Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu, se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi.
Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient, s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et reculent.
Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils s'obstinèrent, augmenta le désordre.
Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.
La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns. Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps, Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis, trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les hauteurs sont reconquises.
Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la défaite entière de leur aile gauche.
Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son infanterie. Ce fut Dufour et le 15e léger qui les premiers gravirent contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita de son succès, et l'assura, quoique blessé.