Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient pas la Vistule avant son retour.»

Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand accord régnera entre vous.»

Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.


LIVRE DOUZIEME.


[CHAPITRE I.]

Compagnons, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.

Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande, chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires.

Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il emporta leurs vœux, également muets, que quelques gestes respectueux exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.