[CHAPITRE XIII.]

Napoléon venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore.

L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.

Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.

Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les retenaient.

Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des épanchemens de confiance.

C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné? Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.

Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire de fautes.»

Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»