Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.
En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.
Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s'y embourba; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.
Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.
Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.
Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta: Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre combat.
Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut extrême: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.
Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrière-garde; mais ils s'aperçurent que ce maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui: leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes.
Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l'exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se défendre.
Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin, un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.