Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire les plus ardens de ses ennemis.

Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du cinq au six.

Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette séparation.

La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.


[CHAPITRE XII.]

Mais à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza.

L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney.

Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.

Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.