Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent presque tous de faim et de froid.
Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et en remplit toutes les rues.
La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.
Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.
Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on venait de rejoindre.
Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.
Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.
«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer, pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité; enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours des restes de sa grande-armée.
«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger, que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle, l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le moment de son départ était venu.»
Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.