On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit l'observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots: «Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme?» Et sur ce qu'il persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et celle qu'il exigea des autres.
Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté, dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens déchaînés qui l'assiégeaient.
Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer, ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre, plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en roidissant et en tuant tout sur son passage.
Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.
Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs souffrances.
[CHAPITRE XI.]
Le 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà, à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de division, de brigade et de régiment.
La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.
C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d'avancer autant que possible.