La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.

Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruits.


[CHAPITRE X.]

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe, qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.

Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été forcés de se rendre sans combat.

Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante mille.

Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide de leurs estomacs.

Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.