Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina; ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»

IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient, disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur l'armée française abattue, pour les accomplir.»

D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé! Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne l'avait-elle pas comprise!»

Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui, dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini, avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût pour lui-même le centre de l'immensité.


[CHAPITRE III.]

L'armée était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en Russie ils eussent rencontrée! Son nom seul et sa proximité soutenaient encore quelques courages.

Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée, poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.

Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville par ses autres issues; car il en existait. Mais tout était si désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier d'état-major ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre-vingt mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.