La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de gémissemens. À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux: et tout les repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution régulière était impossible.
Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.
Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés; c'étaient des charniers infects.
Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient avait été profond.
Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une nouvelle confusion: c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.
On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.
De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni: il fut forcé de plier après un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.
En même temps, la générale battait inutilement dans les rues; la vieille garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre: c'était depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait, il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença.
Murat prit aussi l'épouvante; ne se croyant plus maître de l'armée, il ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre le jour et l'armée.
On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur fortune: elle fut cruelle.