À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de salir ses pages de ce détail dégoûtant: mais qu'ils aient attiré nos malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!
Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été oubliés. À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et l'assaillent de toutes parts.
Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde.
Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à couvrir, la retenait près de Wilna.
Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun ordre de retraite: il avait voulu que notre déroute fût sans avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.
C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une profonde sécurité: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était préparé à un mouvement quelconque.
Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les chariots s'étaient croisés et entre-choqués.
Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement; mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.
Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.
Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes.