Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.
On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent.
Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.
Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de leur chef, parvinrent à les sauver. Long-temps après, et quand on fut hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.
[CHAPITRE IV.]
Cette catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.
Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.
Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il marquait le même étonnement.
Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand, vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.