Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.

L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à trente-cinq mille.

Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.

Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.

«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans. Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui, malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»

Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes: eux seuls la représentaient.

Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.

Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou, il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille et à tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno, comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.

Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette issue, et lui couper toute retraite.