Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court, il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance, l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils jettent leurs armes, et fuient éperdus.

Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste. Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand, celui de réunir le seul bataillon qui restait.

Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire, même les plus grands désastres.

Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.


[CHAPITRE V.]

Quand Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les restes des corps.

Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en absoudre.