Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se répandre.
D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck n'ignorait pas cette manœuvre. Macdonald crut à l'accusation, il renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck, plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.
Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.
On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison; on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck, ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.
[CHAPITRE VII.]
À cette nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck, tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef, avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en contenter.
Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était réservée qu'à lui seul.
On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.
Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers, pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de ce merveilleux qu'ils aiment tant.