Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils le couvraient d'étincelles que recueillaient des cœurs brûlant d'une haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et confus, mais général.
Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires. L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation commune et universelle.
Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.
Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.
Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen. Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent séparés de leur retraite et acculés à la Düna.
Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même où ses compagnons désespéraient de son salut.
Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après, des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à treize mille hommes.
Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, l'armée prussienne était encore fidèle.