C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi persistait à le leur ordonner.»
Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu s'épargner une sensation trop pénible à son cœur. Il avait craint que les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.» Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un soulagement qu'une fin quelconque.
[CHAPITRE IX.]
Ainsi commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois, comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou acteurs, ou victimes.
Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, par une retraite trop prompte, un motif de défection.
Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa retraite libre.
Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec Mortier, et il couvrait Koenigsberg.
Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.
Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait cette opinion.