Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.

On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé sous l'ascendant de nos longues victoires.

Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.


[CHAPITRE X.]

Ainsi tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement; on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique exigeait.

Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée, mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.

Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y trouva conforme.

Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient manœuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien sur la défensive, mais sans en venir aux mains.

Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut, à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la guerre s'arrêta.