On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale.

Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils allèrent rejoindre Kutusof.

Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.

Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat, fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux rives de la Seine, recommencèrent.


[CHAPITRE VI.]

Napoléon n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il, point de pillage! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou envers et contre tous.»

Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succédaient. Il vint des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait.