À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, puisqu'ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre; car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»
Mais alors, les rapports se succèdent; tous s'accordent. Des Français, habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie: «Moskou déserte! quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur confiance, et va au-devant de leurs prières.
Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser. Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune fumée du moindre foyer ne s'élève; on n'entend pas le plus léger bruit sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans semblent frappés d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du désert!
Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur, et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux journaliers.
Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son désir, il s'écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la prise de leur capitale!»
[CHAPITRE V.]
Déjà depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement, à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.
Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.
Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine, qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette noblesse.