Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.
Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie: «J'étais de l'armée de Moskou!»
Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur!
Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté; une exclamation de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux mécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire.
Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut: «Il était temps!»
Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau.
Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait; seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son arrière-garde le loisir de l'évacuer.
Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore barbares. L'un d'eux l'appela son hettman.
Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.
Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît; l'impatience des soldats devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l'enceinte de la ville; «Moskou est déserte!»