Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.
Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.
Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l'incendie éclatassent par-tout à la fois.
[CHAPITRE IV.]
Ce jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On s'attendait à une bataille: le terrain s'y prêtait; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus légère résistance.
Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou, qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient: «Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou! Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d'une longue et pénible navigation.
À la vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvemens serait historique.
Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés des acclamations de tous les peuples; fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.
À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles. Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire: désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille.