Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à toute sa responsabilité.
L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de fusils, et moitié de piques.
L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino; restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement militaires à sa retraite.
Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans combat, de cette capitale vient d'être décidé.
À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine: il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.
La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but; les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.
Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.
Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa trahison.
C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. Toutefois, il n'avoua pas de complices.
Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste horrible, il le maudit.